Qu’est-ce que le FMTTN (Formation manuelle, technique, technologique et numérique)?
Mercredi 1 avril 2026

Six mots, un sigle et une ambition. La Formation manuelle, technique, technologique et numérique arrive dans le secondaire à la rentrée 2026 pour réconcilier la tête et les mains dans le cadre de la réforme d’un tronc commun. Mais les obstacles sont nombreux : peu d’enseignant·es sont formé·es, les modalités restent floues. Son passage en option en 3e avec la refonte du tronc commun voulue par Valérie Glatigny en ferait une pré-orientation à peine camouflée, où se perdrait l’esprit qui a présidé à la construction du cours. Ce cours qui veut unir le « faire » et le « comprendre » reste encore à faire comprendre.
Dans la classe, des objets cassés s’empilent sur les tables. Un grille-pain qui ne chauffe plus, une lampe défectueuse, un jouet démonté. Les élèves s’en approchent, hésitent, puis commencent à démonter. « Pourquoi ça ne fonctionne plus ? », lance l’enseignante.
Dès la rentrée 2026, cette scène devrait se jouer dans toutes les écoles secondaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le cours qui la rend possible s’appelle formation manuelle, technique, technologique et numérique. Six mots pour un sigle : FMTTN. Un acronyme qui pourrait faire fuir, pour une idée enthousiasmante. « Ce nouveau cours, c’est la rencontre entre des situations du quotidien avec des savoirs techniques et scientifiques structurés », résume Laurence Coffernils, directrice du Département des Sciences de l’enseignement de la Haute École provinciale de Hainaut-Condorcet. « C’est un cours pour connecter la tête et les mains », appuie Mikael Degeer, chercheur ayant contribué à son élaboration dans le cadre du Pacte pour un enseignement d’excellence. Réconcilier l’école avec le monde réel. Simple, en théorie. Sur le terrain, les professeur·es et les directions attendent encore le mode d’emploi.
Mélanger faire et comprendre
En principe déjà implanté dans les écoles primaires, le cours de FMTTN fera son entrée dans le secondaire à la rentrée. Il se divise en deux volets : la « formation manuelle, technique et technologique » d’un côté, qui consiste en « l’approche des techniques liées au travail des métaux et à l’électricité », le « numérique » de l’autre.
« L’objectif de la première secondaire sera de concevoir un ouvrage en choisissant les outils, les consommables et les techniques adaptées », explique Mikael Degeer. Les élèves découvriront l’aluminium, l’acier, le cuivre ou l’étain, en les manipulant et en étudiant leurs propriétés : lequel résiste mieux à la chaleur, lequel se plie le mieux, lequel est le plus écologique. Pour illustrer ce mélange du faire et du comprendre, le technopédagogue prend l’exemple de la construction d’une lampe. « Une fois construite, le professeur introduit des pannes simulées pour que les élèves en diagnostiquent l’origine : est-ce l’ampoule ? Le câble ? Le disjoncteur ? » Une logique sous-tend l’activité : faire pour comprendre, comprendre pour réparer. La sécurité s’invite aussi dans le programme : utiliser les bons outils, se protéger physiquement, penser à l’utilisateur·ice final·e. Pas de manipulation sans conscience de ce qu’on manipule.
Fer, cuivre et algorithmes
Le cours aborde aussi la question du numérique. Devant un parcmètre, une personne âgée hésite, appuie au hasard, repart sans avoir payé. La scène est ordinaire. « Encoder ses données, c’est déjà une compétence numérique », observe Mikael Degeer, auteur de Les compétences numériques des élèves et des enseignants1. Les chiffres de Statbel donnent la mesure du défi : en Belgique, seul un tiers des personnes peu diplômées maîtrisent les bases du numérique. Or « l’analphabétisme numérique » suit les mêmes lignes de fracture que les autres inégalités : l’âge, le diplôme, le milieu. C’est à cette réalité-là que le volet numérique du FMTTN entend notamment s’attaquer.
En première secondaire, quatre grands champs sont au programme : informations et données ; collaboration et communication ; création de contenus ; sécurité. Derrière ces intitulés abstraits, des apprentissages concrets. Mikael Degeer, en pleine rédaction d’un manuel sur le sujet, multiplie les exemples : les élèves pourront apprendre ce qu’est un réseau, une adresse IP ou un routeur. Ils et elles découvriront comment rédiger un courriel correctement et s’informeront sur les risques du numérique tels que le phishing, le cyberharcèlement ou le hacking.
Les mains dans le vide
Sur le terrain, l’enthousiasme se heurte à une réalité moins reluisante. « Il y a un mois, c’était encore le flou complet pour beaucoup de gens », constate Hichem Dahmouche. Les formations à la FMTTN ne sont dispensées que dans quelques villes et les étudiant·es s’y font rares. Dans une vidéo, Rudy se présente comme « l’unique étudiant en FMTTN ». « Mes étudiants n’auront aucun mal à se trouver un stage », plaisante Laurence Coffernils. « Il y a moins d’une dizaine de personnes dans toute la Belgique qui ont suivi la formation FMTTN », avance avec inquiétude un directeur. Les premier·es diplômé·es complet·es ne sortiront qu’en juin 2027. « Face à plusieurs centaines d’emplois à pourvoir, c’est largement insuffisant. », alerte-t-il.
Circulaires et angles morts
Du côté du gouvernement, la ministre de l’Éducation promet des mesures. Un avant-projet de décret serait en négociation, visant à accompagner les enseignant·es en perte de charge vers une reconversion dans le FMTTN. Parmi les premier·es concerné·es : les professeur·es dont les heures disparaissent avec la réforme du qualifiant. À quelques mois de la rentrée, Valérie Glatigny annonce qu’une « communication plus précise de ces diverses mesures vers les directions et enseignants sera réalisée, par voie de circulaire, dès l’examen du texte en deuxième lecture par le gouvernement. »
Le précédent de la primaire donne à réfléchir. Trois ans que la FMTTN y existe et une grande partie des élèves n’en ont jamais vu la couleur. Nos intervenant·es craignent que les enseignant·es qui donnaient auparavant l’éducation par la technologie soient réaffecté·es dans ces nouveaux cours. Le changement risque alors de n’être que terminologique. Or « ce cours n’est pas un simple changement d’intitulé », prévient Mikael Degeer. L’intention politique était là. Le suivi de terrain, non. Et septembre arrive.
En troisième, la promesse s’effiloche
La question des options vient encore épaissir le brouillard. C’est en troisième secondaire que « l’orientation devient le cœur de la formation ». Dans la réforme du tronc commun voulue par Valérie Glatigny, qui réintroduit des choix d’option en 3e là où l’objectif était de proposer une formation commune, les élèves choisiraient parmi trois voies possibles : transition, qualifiante, ou polyvalente. Obligatoire en première et en deuxième, la FMTTN passerait alors au rang d’option. Or le référentiel de ce cours a été conçu jusqu’à la troisième, c’est là que le parcours prend tout son sens. Les élèves qui l’abandonneront seront arrivé·es aux deux tiers d’un apprentissage pensé comme commun à tous les futur·es citoyen·nes, sans en voir la conclusion.
Pour Hichem Dahmouche, ce serait même une forme de pré-orientation déguisée. Les élèves les plus éloigné·es de la culture scolaire pourraient s’en sortir en apparence, faire les choses, produire des objets, remplir les cases, sans accéder aux formes de pensée abstraite que le cours était censé construire. Avec un effet pervers : confirmer que ces élèves-là ne sont pas faits pour les maths, pour la biologie, pour les savoirs théoriques mais bien pour des tâches manuelles. « C’est un tapis rouge vers une orientation précoce », résume le chercheur du Centre de Recherche en Sciences de l’Éducation de l’ULB.
Des changements qui brouillent les cartes
Déjà mal vissée, la mise en place du cours rouille un peu plus à chaque arbitrage. Récemment, la ministre Valérie Glatigny y a encore ajouté sa clé à molette. Deux périodes hebdomadaires au numérique contre une seule au manuel. L’inverse de ce qui avait été convenu. Pragmatique, un intervenant sourit : « C’est plus facile de s’équiper en numérique : une commande, et c’est réglé, là où les ateliers dépendent de contextes d’établissements très variables. » Pour Mikael Degeer, la décision reste dans l’esprit du référentiel qu’il a construit : « À 13 ans, c’est l’âge légal d’accès aux réseaux sociaux, c’est précisément là qu’une éducation critique s’impose. » La ministre a aussi justifié la mesure par l’introduction de l’IA dès la première secondaire. « Dans notre groupe, c’est une bonne nouvelle : le référentiel allait déjà dans ce sens. »
Pour les critiques de cet arbitrage, il trahit l’ambition originelle du tronc commun polytechnique, qui visait à revaloriser les compétences manuelles. Dans l’opposition, l’écologiste Bénédicte Linard dénonce une approche « adéquationniste » : « Les métiers d’avenir ne dépendront pas uniquement des compétences numériques ou de l’IA, mais bien de talents manuels et artistiques, d’intelligences pratiques. »
La méthode elle-même interroge. Là où le Pacte s’était construit en concertation avec de nombreux·ses acteur·ices du terrain, les modifications récentes ont été confiées au Service général du Numérique éducatif. Une équipe interne mandatée par le gouvernement, sans passation avec le groupe d’origine. Une crainte circule : que les cours finissent par se réduire à de l’entraînement pour Pix, cette certification numérique importée de France. « Si le cours devient du drill pour réussir ce test, on rate l’objectif », prévient l’un de nos interlocuteurs.
Il reste une question que personne n’a encore posée officiellement : que se passera-t-il pour le cours en 4e, 5e et 6e secondaire ? Aucun groupe de travail n’est constitué, aucun référentiel en préparation. Les directions organisent leurs portes ouvertes sans pouvoir dire aux parents quelles options existeront dans quelques années. Pour certain·es, ce vide est à entendre comme une réponse en creux : sans suite, la FMTTN n’est plus le socle commun pensé par le Pacte, mais un sas vers l’orientation. La panne, pour l’instant, n’est pas dans la classe. Elle est ailleurs.
- 1Mikael Degeer, Audrey Kumps, Les compétences numériques des élèves et des enseignants. À l'heure du Pacte pour un Enseignement d'excellence, de Boeck éducation, 2022.



