PISA : quel modèle éducatif pour quel projet de société ? Comment le programme de l’OCDE influence la vision de l’éducation et les politiques qui en découlent.
Mercredi 27 mai 2026

Tous les trois ans, comme un rituel immuable, la publication des résultats PISA monopolise l’attention médiatique. Où se trouve la Belgique ? Comment se compare-t-elle à ses voisins ? Que révèlent les résultats sur l’état de notre enseignement ? Les déclarations des politicien·nes se multiplient, les experts et les expertes donnent leur avis. Mais c’est quoi exactement ‘PISA’ ?
Depuis 2000 le Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA) rythme le débat éducatif mondial. Administré par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), PISA est un instrument qui évalue les élèves de 15 ans dans tous les pays membres de l’Organisation dans trois domaines principaux : les mathématiques, les sciences et la compréhension de l’écrit. Tous les trois ans, les rapports PISA engendrent débats et analyses, mais surtout la mise en œuvre de réformes, avec pour objectif de ‘faire mieux’ la prochaine fois, de grimper l’échelle des « gagnants de PISA ». Le dernier classement, publié en 2023, se situait au-dessus de la moyenne de l’OCDE avec un score de 489 points, mais marquait une baisse de 19 points par rapport à 2018. La Fédération Wallonie Bruxelles (FWB) se situait en-dessous de la Flandre, et affichait des résultats en baisse1. Les « gagnants », eux et elles, sont souvent les mêmes – Singapour, le Japon, la Corée du Sud, et le champion européen, l’Estonie.
Concurrence entre états
Comme l’explique le sociologue belge, Christian Maroy, dans un article publié en 2004, PISA s’inscrit dans une démarche qu’il appelle « régulation par les résultats »2, où l’Etat se contente de fixer des objectifs chiffrés, laissant ensuite jouer la concurrence entre établissements pour les atteindre. La « main invisible du marché » devait régler les problèmes de l’enseignement. Mais les acteur·ices du terrain constatent que le système ne fonctionne pas, voire empire la situation.
Pour Maroy, les enquêtes PISA s’inscrivent dans une évolution plus vaste des modes de gouvernance scolaire, où les Etats en sont venus à gouverner « par les résultats » grâce à ces évaluations internationales et aux comparaisons chiffrées des performances des élèves.
Svein Sjøberg, professeur émérite en sciences de l’éducation à Oslo dénonçait dans en 2012 « l’usage politique, économique et normatif de PISA »3.
En effet, écrit-il : « L'OCDE édite régulièrement des rapports économiques dans de nombreux pays et fournit des conseils sur la politique à mener. La Norvège, mon pays, en est un exemple. Dans le rapport adressé à la Norvège en 2008, on peut lire l’avis donné par les experts et les expertes de l’OCDE, juste avant la crise financière : le pays devrait augmenter les différences de salaires, réduire les dépenses publiques, augmenter le taux de chômage, réduire le niveau de paiement des congés maladie et réduire les pensions pour personnes handicapées (OCDE, 2008). En s’appuyant sur les données recueillies lors des évaluations PISA, les conseils de l'OCDE sur le plan éducatif suggèrent : les écoles norvégiennes peuvent s’améliorer par la fermeture des petites écoles, l’augmentation de la taille des classes, le recours à davantage de tests d’évaluation, la publication des résultats par école (par enseignant·e) et la révision du salaire des enseignant·es au vu des résultats des tests. Le rapport se termine par un avertissement clair : « une augmentation des dépenses concernant les écoles n'aura aucun effet » (OCDE, 2008). En fait, ce que prône cet « avis d’expert » est clair : la Norvège devrait devenir un pays différent. Ces conseils ne sont ni objectifs, ni neutres, ni « scientifiques ». Car les meilleures écoles sont définies comme celles qui sont les « plus rentables ». »
Et en Belgique ?
Les critiques de l’expert norvégien ne diffèrent pas beaucoup de celles des experts et expertes belges – PISA pousse les systèmes éducatifs à la rentabilité et cherche à ce que l’école réponde aux besoins du marché.
A l’Aped (Appel pour une école démocratique), PISA a été étudié en profondeur, notamment par Nico Hirtt, membre fondateur de l’organisation et auteur de nombreux textes sur les systèmes éducatifs européens. Dans un entretien accordé à « Eduquer », Hirtt résume :
« Il n’y a aucun doute qu’en lançant les enquêtes PISA, l’OCDE souhaitait encourager et aider les pays membres à rationaliser leurs systèmes éducatifs tout en les adaptant aux attentes du monde économique. Le discours dominant au sein de cette institution attribue clairement à l’école la mission de soutenir la croissance et la compétitivité à l’ère de l’économie dite « de la connaissance ». Ainsi les connaissances et compétences testées dans PISA sont-elles exclusivement celles dont on estime qu’elles doivent faire partie du bagage de tou·tes les travailleur·euses, qu’ils et elles soient hautement ou faiblement qualifié·es : la compréhension à la lecture, mais pas la capacité de rédiger de beaux textes ou d’apprécier la littérature ; les compétences mathématiques de base mais pas la capacité de produire une démonstration ; les savoirs scientifiques élémentaires et l’alphabétisation numérique, mais pas l’histoire, ni la géographie, ni une formation polytechnique. »
Cécile Gorré, enseignante et présidente de l’Aped, met en avant le fait qu’en tant qu’enseignante elle ressent ces pressions dans son travail depuis des années.
« L’école (…) doit répondre aux besoins de la société, ce qui veut dire que comme on a un marché de l’emploi très polarisé, ils n’ont pas intérêt à réduire les inégalités, parce que sinon qui va occuper les postes les moins payés, si on les forme tous à avoir des emplois qui demandent des qualifications ? L’OCDE, l’UE le disent : non tout le monde ne va pas avoir une place dans la nouvelle société technologique et donc il faut faire en sorte que les programmes ne soient pas faits pour que tout le monde aille loin dans les études. Et donc (…) l’Europe doit être concurrentielle économiquement, on demande à l’école de répondre à cette obligation là et de former un « capital humain », puisqu’on parle comme ça maintenant, qui serait flexible et adaptable pour être employé sur un marché du travail très changeant. Ces mesures européennes, PISA, OCDE, sont un instrument pour faire plier, selon moi », dit-elle. Gorré pointe également du doigt le cabinet de conseil McKinsey et son rôle dans le Pacte pour un Enseignement d’excellence, sujet sur lequel elle a beaucoup écrit pour questionner l’introduction de logiques de marché dans l’école : « En offrant son expertise, McKinsey a rendu la FWB complètement dépendante. Il lui est donc à présent aisé d’orienter le Pacte pour défendre les intérêts privés des entreprises, partenaires du bureau de conseil et de mettre un pied dans l’enseignement francophone (…) »4.
Estonie, championne européenne
Cécile Gorré s’est également intéressée à ce qui fait de l’Estonie une championne quasi constante dans les classements PISA, et ce qu’elle a découvert c’est que ce petit pays balte non seulement parvient à obtenir d’excellents scores aux tests PISA, mais également à réduire sensiblement les inégalités socio-économiques, un fléau dont souffre profondément l’enseignement belge francophone.
A quoi est-ce dû ? En partie, selon Gorré, à l’ancien système communiste dont le pays a hérité, où « on investissait beaucoup dans l’éducation, l’éducation gratuite », des volontés politiques qui ont été préservées, malgré la transition au capitalisme.
« Même si cela a été décentralisé, les communes doivent offrir à tous les enfants des aides. Le temps scolaire va en augmentant avec l’âge. En primaire ils vont à l’école le matin, l’après-midi ils sont pris en charge par la collectivité, par des activités pédagogiques qui sont offertes aux enfants. Dans ces activités là, il y a ce qu’on réclame à l’Aped : une école ouverte qui non seulement va travailler les devoirs des enfants, les plus faibles seront encadrés pédagogiquement, parce qu’on sait que tous les enfants ne sont pas suivis de la même manière à la maison (et je ne blâme pas du tout les parents), mais il y a aussi une volonté de faire du sport, de la musique, du théâtre et toutes ces choses qui sont incluses dans le système scolaire et prises en charge par l’Etat. C’est aussi comme ça qu’on arrive à avoir moins d’inégalités. », ajoute l’enseignante.
Inégalités : le plus grand défi
Ces inégalités, c’est justement ce qui importe le plus aux yeux des chercheur·euses, et c’est aussi grâce à PISA qu’elles ont pu être mises à jour de façon systématique dans les rapports. Des inégalités qui étaient dénoncées depuis longtemps, même avant PISA, par les experts et expertes et les enseignant·es belges.
Nico Hirtt le confirme lorsqu’il dit qu’on ne peut en aucun cas « contester la rigueur méthodologique de PISA », dont les résultats permettent de constituer une base de données importante, notamment concernant les inégalités.
« Cela a par exemple permis de produire de fort intéressants résultats concernant le lien entre l’inégalité sociale scolaire et l’organisation de l’école en libre marché. Ces résultats permettent de contester les thèses néolibérales favorables à une dérégulation et une privatisation de l’école que l’on retrouve pourtant souvent au sein même de l’OCDE. », comment Hirtt.
Même son de cloche du côté de Christian Maroy, qui constate qu’en s’appuyant sur les données PISA, le système d’enseignement de la Belgique francophone fait partie des systèmes les plus inéquitables et où les différences d’acquisitions scolaires y sont plus qu’ailleurs liées aux caractéristiques socioculturelles des familles5. S’il ne rejette pas PISA, Christian Maroy l’utilise comme outil d’analyse critique des inégalités scolaires tout en questionnant la logique de gouvernance par la performance qu’il contribue à alimenter, comme le relève l’Aped également.
En effet, PISA diagnostique donc à juste titre la maladie des inégalités socio-économiques, mais en même temps l’OCDE qui administre PISA propose des remèdes qui ne font qu’accentuer ces inégalités. Exemple emblématique : la Suède, selon Hirtt. Ainsi, ce pays « appartenait jadis au peloton de tête des systèmes d’enseignement les plus équitables, au même titre que la Finlande, la Norvège et quelques autres. Mais une politique ultra-libérale a été mise en œuvre depuis une vingtaine d’années, qui a progressivement augmenté la concurrence et la ségrégation sociale dans l’enseignement suédois. Le résultat fut une augmentation drastique de l’inégalité sociale, qui a été très utilement mise en évidence grâce aux tests PISA ».
Comment expliquer cette contradiction ?
Pour Cécile Gorré, « il faut se demander qui a intérêt à quoi ».
« En fait ce qu’ils veulent c’est une école qui répond aux besoins du marché du travail. Le marché du travail étant très polarisé, on a besoin de gens dans le secteur des services, avec des métiers qui réclament peu ou pas de qualifications. Et d’un autre côté des métiers qui réclament de hautes qualifications. Et donc l’école répond à ça. On sait que les plus pauvres n’ont que l’école pour essayer de gravir l’échelle sociale, mais les riches s’en sortiront toujours. Est-ce qu’ils et elles veulent vraiment arrêter les inégalités ? Non. Mais c’est tellement plus facile de dire on va lutter contre les inégalités. » Et d’ajouter que PISA, bien qu’elle révèle ces inégalités continue « d’instrumentaliser l’école au service de la concurrence ».
Tout n’est donc pas à jeter dans PISA, puisque c’est bien grâce à cet instrument qu’ont pu être mises en lumière les inégalités socio-économiques à l’école, mais il faut rester vigilant aux politiques qui sont proposées - voire forcées - en guise de remède, par les gouvernements de droite en Belgique comme partout ailleurs, et qui poussent à la privatisation et à la marchandisation de l’enseignement. Des politiques qui ne font qu’accentuer inégalités et ségrégation.
Une école au service de la compétitivité, ouverte à la privatisation ne réglera pas les problèmes structurels, au contraire. La réponse progressiste est de reprendre le contrôle démocratique de l’école contre les logiques marchandes, pour que l’école soit une école qui forme des citoyen.nes actif.ves plutôt que de cantonner les élèves à une fonction productive.
On peut donc reconnaître à la fois les limites idéologiques de PISA et l’utilité de certains de ses constats, notamment sur les inégalités scolaires à travers le monde. La question n’est pas seulement de rejeter ses logiques délétères de classement, mais aussi de réfléchir collectivement à la manière d’évaluer démocratiquement les systèmes éducatifs : quels savoirs valoriser, quels objectifs poursuivre et au service de quelle société l’école doit-elle être pensée ?
- 1https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/la-derniere-etude-pisa-est-tombee-le-niveau-des-eleves-belges-est-en-baisse-la/2023-12-05/article/614825
- 2https://www.researchgate.net/publication/348690932_Regulation_et_evaluation_des_resultats_des_systemes_d'enseignement
- 3https://journals.openedition.org/ree/5855
- 4https://www.skolo.org/2017/02/20/mckinsey-phagocyte-le-pacte-pour-un-enseignement-dexcellence/
- 5https://uclep.academia.edu/ChristianMaroy



