«L’art de guérir demande une approche systématique» - Entretien avec un médecin du sport

Mardi 24 février 2026

Personne s'aprêtant à faire un sprint, un médecin derrière elle
©Eagle-media-pro - unsplash.com
François Chamaraux, docteur en sciences, enseignant en mathématiques et sciences

Michel Ouchinsky est médecin du sport à l’hôpital Iris Sud et en cabinet privé. Nous emmenant au cœur sa pratique, il présente la médecine comme un art, un exercice délicat et informé, qui ne peut se limiter à l’imagerie. Évoquant son métier avec passion, il insiste sur la variabilité extraordinaire de l’humain, qu’il invite à ne pas pathologiser. Avec lui, on comprend mieux la pratique de la médecine à travers l’évolution des techniques.

Éduquer : Quel a été votre parcours pour pratiquer la médecine du sport ?

Michel Ouchinsky : J’ai fait des études de médecine normales. J’étais très sportif à ce moment-là. Plonger, nager, courir, jouer au foot… Avec mon frère, nous avions cette passion dans le sang. Je me suis rendu compte que les blessures que nous avions n’étaient pas vraiment prises en compte chez les orthopédistes et rhumatologues. J’ai appris que je pouvais suivre une licence de deux ans en médecine du sport à l’ULB ; c’était d’ailleurs la seule université qui dispensait cette licence. Et je me suis découvert la passion de la médecine du sport. Je me suis ensuite formé à Paris, à la Pitié-Salpétrière. Là-bas, j’ai bénéficié des enseignements de toutes les sommités de la chirurgie orthopédique française. J’ai obtenu ce diplôme français très exigeant.

Pendant dix ans, j’ai pratiqué la médecine générale parce qu’il fallait que je gagne ma vie, mais de fil en aiguille, j’ai développé la médecine du sport, en diminuant mon activité de médecine générale, et je me suis lancé entièrement dans la médecine du sport. Et j’ai fait ma carrière tout seul.

Éduquer : La médecine du sport n’est pas reconnue comme une spécialisation ?

M.O. : Non, ce n’est pas une spécialité officielle. Il n’y a pas de vraie considération pour la médecine du sport en Belgique. Il y a un diplôme, une licence, mais rien n’est prévu par l’Inami pour la spécialisation. En France, en Scandinavie, aux Pays-Bas, c’est mieux. En France, il y a une grande école d’orthopédie. En Belgique, ce n’est pas suffisamment encadré, pas contrôlé. Et même, pendant mes études, c’était mal vu. Nous étions considéré·es comme des bricoleur·euses. Mais j’étais attiré par une pratique de la médecine différente.

Éduquer : Avez-vous travaillé avec des professionnel·les ?

M.O. : Oui, bien sûr. J’ai travaillé avec des sportif·ves de haut niveau, en gymnastique, athlétisme, judo, gymnastique rythmique. J’étais le médecin référent de l’équipe, j’ai fait les voyages, j’ai beaucoup voyagé avec l’équipe de judo, par exemple. Et puis, je me suis rendu compte qu’être médecin de l’équipe, c’est s’y vouer en permanence, et qu’il était difficile de gagner sa vie ainsi. J’ai donc décidé de sacrifier la proximité avec les athlètes de haut niveau pour aller vers une pratique de médecine du sport standard.

Éduquer : En quoi consiste votre travail ?

M.O. : Le gros de mon travail est la prise en charge des blessures, des affections orthopédiques. De haut en bas, depuis la racine du crâne jusqu’aux orteils. Et j’ai la chance de travailler dans un hôpital favorable à cette vision. Donc je travaille sur des problématiques d’os, de muscles, d’articulations. Mon activité nécessite aussi une approche psychologique, qui doit être évoluée, parce que la psychologie du sportif ou de la sportive, même moyen·ne, c’est très particulier.

Éduquer : Avez-vous constaté des changements dans la pratique sportive depuis les années 80 ?

M.O. : Oui. D’abord parce que les années 80, c’est la naissance du running. À l’époque, on disait jogging, qui est une course à pied peu fatigante. On courait en traînant les pieds ! Après, comme tout courant novateur, le jogging a fait des petits, avec des coureur·euses de tous niveaux. Ensuite, on observe qu’il y a plus de soins apportés aux sportif·ves, avec la médiatisation. Et puis, depuis les années 80, le sport est devenu un des piliers du bien-être.

« Guérir est un art. Et cet art demande une approche systématique, (…) avec exactement le même souci, la même rigueur, qu’on applique à un bateau, un avion, une voiture. » Michel Ouchinsky

Éduquer : Quel est le déroulement d’une consultation ?

M.O. : Guérir est un art. Et cet art demande une approche qui doit être systématique. D’abord, la patiente ou le patient explique la raison de sa venue. Il ou elle raconte son histoire comme il ou elle la sent. Puis il faut enquêter : on l’interroge sur des détails qu’il ou elle ne nous a pas donnés, en lui posant des questions, qui permettent déjà d’orienter le diagnostic. Ensuite, on l’installe sur la table, et on l’examine selon les règles de l’art. Même si on peut aller vite, on doit faire un examen systématique. Cela peut aller jusqu’à une quinzaine d’items différents à vérifier. C’est exactement le même souci, la même rigueur, qu’on applique à un bateau, un avion, une voiture. C’est une mécanique, il faut avoir tout vérifié.

Éduquer : Et donc, chaque articulation a un type de vérification ?

M.O. : Voilà. Chaque articulation est liée à une série de tests qui portent tous les noms de leur inventeur. Par exemple pour un genou, Sinding-Larsen Johansson, Osgood-Schlatter, etc. On passe tout en revue. Je commence par la rotule, les structures méniscales et ligamentaires. Ce sont des gestes qui ont été décrits scientifiquement à partir du 18e siècle, à une époque où la radio n’existait pas encore. On se fiait à ces tests en se demandant : « Qu’est-ce que je peux trouver avec mes cinq sens ? ». Ces tests donnent 80 % de la réponse.

Donc, 80 fois sur 100, je vais donner le diagnostic différentiel, et si besoin, j’envoie au ou à la radiologue la demande, avec le choix entre quelques possibilités. Il faut restreindre le choix pour la personne qui va faire l’image. Si j’envoyais un·e patient·e avec « douleur genou », ça ne suffit pas. Car alors le ou la radiologue doit tout décrire. C’est comme apporter une voiture au garage et dire « elle est en panne », et partir. Ou bien mettre un mot pour le plombier : « Bonjour Monsieur le plombier, je crois qu’il y a une fuite quelque part dans la maison » ! Il faut donner davantage de détails.

Éduquer : Et que pensez-vous de l’évolution des techniques, d’imagerie par exemple ?

M.O. : Il y a eu des progrès technologiques énormes. Mais cela engendre une surconsommation d’imagerie. Il n’y a plus de place pour l’art de guérir, qui se perd, y compris en milieu sportif. Il existe des gens qui mettent « médecine du sport » sur leur plaque, et qui n’ont pas lu un livre de traumatologie. Comme dans n’importe quel secteur, il y a des gens qui pratiquent de façon condamnable. Des médecins qui font de l’argent et n’ont pas ouvert un livre de médecine du sport. Alors ils et elles achètent des lasers, des ondes de choc, du matériel très cher. Mais ce sont des leurres.

« Passé 40 ans, chez un·e patient·e, il y a des lésions significatives, par exemple une hernie discale, une rupture du ligament croisé, du tendon de l’épaule, des « anomalies » osseuses… et on conclut trop vite que c’est à cause de ça que le patient ou la patiente ne va pas bien. Alors que bien souvent, cela n’a rien à voir. » Michel Ouchinsky

Éduquer : Quels sont les aspects négatifs de cette surconsommation d’images ?

M.O. : Ce que je disais précédemment. Lorsque le ou la médecin ne sait pas, il ou elle ne fait pas de diagnostic, et demande une IRM, une échographie, et une radio, pour être certain·e de ne rien rater, pour ratisser large. Mais en fait, c’est un aveu d’impuissance ! Et pire que cela : à force de faire des images, on tombe sur des lésions. Car effectivement, passé 40 ans, chez un·e patient·e, il y a des lésions significatives, par exemple une hernie discale, une rupture du ligament croisé, du tendon de l’épaule, des « anomalies » osseuses… et on conclut trop vite que c’est à cause de ça que le patient ou la patiente ne va pas bien. Alors que bien souvent, cela n’a rien à voir. Cette surconsommation d’imagerie implique des diagnostics erronés et un gaspillage monstrueux ! Avec l’évolution des technologies, ces machines sont devenues extrêmement coûteuses.

Éduquer : Donc après 40 ans, on a souvent des « anomalies », et on ne le sait pas ?

M.O. : Oui. Ce sont les « lésions inconnues ». Depuis dix ans, il y a eu dans la littérature scientifique sérieuse des études prospectives, où des scientifiques ont examiné les articulations de personnes qui ne se plaignaient d’aucun traumatisme ni douleur, entre 40 à 80 ans. Ces chercheurs ont eu la curiosité de faire des images de gens en bonne santé : radios de colonne, genoux, ligaments croisés, ménisques, etc. Le résultat est saisissant : on a trouvé 10 % des patient·es de 40 ans avec des ruptures de ligaments croisés ; entre 40 et 50 ans c’était encore plus ; et après 70 ans, presque tou·tes montraient des « anomalies ». Elles n’en sont en fait pas ; ces gens fonctionnent correctement. Mais si on mène des recherches sur des patient·es sans plainte, on peut leur trouver beaucoup de lésions. C’est ce qu’on appelle « opérer des images ».

Éduquer : Donc presque tout le monde a des anomalies sans le savoir.

M.O. : Oui ! Notre médecine est trop normative : dès qu’on s’écarte de la normale, on qualifie cela de pathologique, d’« anomalie ». Alors que l’anomalie fait partie de la normale. Si on regarde les plantes, les animaux, l’homme, il y a une variété infinie. Chaque genou a des caractéristiques différentes. La classification des genoux va allègrement dépasser les 100 items. Pour peu qu’on regarde de près quelque chose, tout est différent. Il n’y a pas une chose égale à l’autre. Cette variabilité est extraordinaire !

Éduquer : Quels sont les aspects les plus positifs de votre métier ? 

M.O. : La passion. Les bons médecins sont passionnés. C’est le fait d’apprendre sans arrêt, d’être assoiffé de connaissances. Le plaisir passe par la passion. Et surtout, derrière mon travail, il y a énormément d’humanité. On s’imagine la médecine du sport comme mécanique, mais l’aspect psychologique est essentiel. Ce matin, j’ai eu en consultation un jeune sportif avec sa famille. J’ai davantage joué le rôle de rassurer que de réparer.

Le côté psychologique, ce sont les plus belles guérisons. Je pense à une patiente qui m’a raconté une histoire impliquant de nombreux examens : les genoux, les lombaires. À un moment donné je lui ai demandé : « Est-ce que, avec ces problèmes de genoux, de lombaires, ont été prises en comptes des choses que vous n’avez jamais révélées, qui vous appartiennent ? ». Quelque chose de très spécial s’est alors passé, j’ai senti cela avec un sixième sens : un lien entre le soma, le corps, et l’humanité de cette personne. J’ai eu le privilège d’ouvrir une petite porte « backdoor » vers la guérison. Je me souviens de cette soirée, c’était magique, passionnant, quelque chose d’incroyable.

Et puis il y a la récompense du coup de fil ou de la lettre de remerciements. C’est ça que j’aime, le côté humain. J’aime bien le diagnostic, bien sûr, mais ce qui me passionne le plus, ce sont les histoires avec les gens. Et de savoir qu’on a un sixième sens.

Couverture de la revue Eduquer 199

Mar 2026

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199

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