
L’eau coule si « naturellement » du robinet qu’on se demande rarement d’où elle vient, et comment elle a été apportée jusqu’à nous, de même qu’on a rarement une idée précise de notre consommation globale en eau, en comptant l’industrie et l’agriculture. Voici quelques éclairages sur les enjeux liés à l’eau dans notre pays : consommation, origine, gestion.
Quelle quantité d’eau consomme un Belge moyen ? Pour commencer, il faut distinguer la consommation d’eau directe et indirecte : la consommation directe, qui correspond à de l’eau potable, est celle que l’on mesure au compteur de son logement, et que l’on paie environ 5 euros les 1000 L. La consommation indirecte, qu’on appelle aussi l’empreinte eau ou empreinte hydrique, tient compte de toutes les consommations d’eau cachées dans nos achats de nourriture, d’essence, d’objets manufacturés, etc. Il s’agit en grande partie d’eau non potable (puisée dans une rivière pour l’irrigation ou l’industrie du béton, par exemple). À titre d’exemple, la production d’une voiture demande 30 000 L d’eau, celle d’un kilo de pain, 1000 L ! Notons cependant que ces nombres élevés ne signifient pas que l’eau utilisée est définitivement perdue. En effet, les 1000 L d’eau utilisés pour l’élaboration d’un kilo de pain vont en partie rentrer dans le sol, et peuvent recharger les nappes d’eau potable. Néanmoins, il est vrai qu’une partie de ces 1000 L sera perdue par évaporation, ou polluée (pesticides, effluents de l’industrie agroalimentaire, etc.).
Consommation directe : un septième de l’Escaut
La consommation d’eau directe en Belgique est d’environ 100 L par jour et par habitant, ce qui représente une dizaine d’arrosoirs de taille moyenne. Sur ces 100 L, très peu sont incorporés dans l’alimentation. La majorité est utilisée pour le lavage (hygiène corporelle, lessives, vaisselle, ménage, voiture, etc.) et les toilettes (une chasse d’eau consommant entre 4 et 12 L), et éventuellement quelques autres usages comme arrosage, piscine privée, etc.
Essayons de nous représenter ce que cela signifie pour la Belgique, en effectuant un calcul rapide. 100 litres par habitant, multipliés par environ douze millions de Belges, cela représente 1 200 000 mètres cubes1 par jour au total, soit 14 mètres cubes par seconde. Pour donner de la consistance à ces chiffres, il faut imaginer que la Belgique est alimentée en permanence par l’équivalent d’un canal d’eau potable de deux mètres de profondeur et sept mètres de large, coulant à 4 km/h (vitesse d’un piéton) : l’équivalent d’une petite rivière comme la Lesse.
À titre de comparaison, les débits des deux grands fleuves belges valent 100 mètres cubes par seconde pour l’Escaut à Anvers, et 200 mètres cubes par seconde pour la Meuse à Namur.
On peut donc visualiser la consommation directe d’eau potable en Belgique comme environ 14 % du débit de l’Escaut. Contempler ce fleuve, s’imaginer qu’il devient potable, et que toute la Belgique en utilise un septième, peut donner une idée de notre consommation directe en eau.
Consommation indirecte : cinq fois la Meuse
La consommation indirecte, ou empreinte hydrique, est beaucoup plus difficile à estimer. En effet, les quantités d’eau puisées par l’agriculture pour l’arrosage, par exemple, ne sont pas exactement connues. De même pour l’industrie, a fortiori lorsqu’elle a lieu dans d’autres pays : on ne peut pas déterminer exactement, par exemple, la quantité d’eau nécessaire à la fabrication d’une voiture allemande, d’un kilo de fraise espagnole ou d’un ordinateur chinois.
Néanmoins, des estimations pour la Belgique fournissent un nombre de l’ordre de 7300 L par jour et par habitant2. Près de cent fois la consommation directe ! Ce nombre très élevé correspond au débit d’un robinet de lavabo normal ouvert en permanence (même s’il ne s’agit pas d’eau potable). Il faut imaginer que cette quantité phénoménale entre en jeu pour la nourriture, les transports, l’habillement, etc. que l’on consomme chaque jour.
Pour toute la Belgique, ce nombre correspond à 1000 mètres cubes par seconde ! Ceci représente dix fois l’Escaut à Anvers, ou cinq fois la Meuse à Namur…
D’où vient l’eau en Belgique ?
L’eau en Belgique provient en partie d’eau souterraine (sources captées) et d’eau de surface (eau de rivière potabilisée). Nous allons examiner le cas de Bruxelles, facile à analyser grâce aux documents consultables sur le site environnement.brussels3. Dans la capitale, l’eau vient essentiellement de divers captages souterrains en Wallonie, notamment dans la vallée du Bocq près de Dinant, celle du Hoyoux vers Modave, ou dans la vallée du Hain près de Braine-l’Alleud. Quant à l’usine de Tailfer près de Namur, elle rend potable l’eau puisée dans la Meuse. À noter qu’un petit captage existe au bois de la Cambre. Ces diverses sources convergent pour donner, au sud de Bruxelles, quelques arrivées d’eau souterraines d’un débit total d’environ 1400 L par seconde.4
Mais le débit régulier de cet approvisionnement ne permet pas d’alimenter à tout moment une consommation forcément irrégulière. Si par exemple cent mille Bruxellois tirent la chasse en même temps (ce qui pourrait se produire à la mi-temps d’un match de football par exemple), il faudrait faire face à un besoin de l’ordre de 10 000 L par seconde, ce qui est bien au-dessus du débit moyen de 1400 L par seconde. Sans parler de ce cas extrême, il est clair qu’un pic de consommation a lieu entre 6 h et 8 h du matin, horaire où beaucoup de personnes prennent leur douche. Il faut donc stocker l’eau dans des réserves qui jouent le rôle de « tampons », pour assurer les à-coups de la consommation.
Si, à la campagne, ces réserves sont souvent des châteaux d’eau, à Bruxelles, l’eau est de nos jours stockée dans des réservoirs souterrains, d’une capacité bien supérieure5. Le système de réservoirs de Bruxelles a un volume total de l’ordre de quelques centaines de milliers de mètres cubes, ce qui correspond à quelques jours de consommation : de quoi faire face aux mi-temps et aux douches du matin !
À partir de ces réservoirs situés en hauteur, l’eau s’écoule simplement sous l’effet de son poids jusqu’aux robinets des logements situés plus bas. Plus la différence d’altitude est importante, plus la pression au robinet sera élevée. Une pression correcte (au moins 2 bars) correspond à une différence d’altitude d’au moins vingt mètres6. Ainsi, par exemple, le réservoir d’Ixelles7, à 70 mètres d’altitude, alimente les parties les plus basses de la ville, situées à environ 20 mètres d’altitude : les quartiers d’Anderlecht, Bruxelles-Ville, Molenbeek, Laeken situés près du canal. Les communes plus élevées (Auderghem, Ixelles, etc., à des altitudes entre 50 et 100 m) sont alimentées par le réservoir de Rhode-Saint-Genèse, situé environ à 120 m d’altitude8.
Économiser l’eau : réduire la facture

L’eau est un bien précieux, d’autant plus dans un contexte de changement climatique où les précipitations deviennent moins régulières : les épisodes de sécheresse, entrecoupés d’averses de plus en plus brutales, ne permettent pas aux réserves d’eau de profondeur de se reconstituer correctement, ce qui engendre, dans des régions toujours plus nombreuses, un « stress hydrique » important. Les captages alimentant la Belgique n’échappent pas à cette règle, même si notre pays reste beaucoup moins exposé au stress hydrique que l’Espagne ou l’Italie, sans parler de l’Afrique du Nord. Dès lors, il devient important d’économiser l’eau.
Au niveau individuel, il existe beaucoup d’astuces, pas toujours si simples à mettre en œuvre, pour diminuer sa facture : écourter les douches, utiliser l’eau des pâtes pour la vaisselle, utiliser l’eau de vaisselle pour la chasse d’eau, arroser le soir et non en journée, etc.
Dans le même ordre d’idées, un petit calcul montre l’importance de détecter et réparer les fuites. Prenons par exemple une fuite en « goutte-à-goutte », d’une goutte par seconde. Une goutte représente un volume d’environ 0,05 ml. La fuite gaspille donc 3 ml en une minute, soit 1600 litres par an ! Au tarif de 5 euros les 1000 L, c’est un surcoût annuel de 8 euros9. Il s’agit d’une bonne base de calcul qui permet de conclure, par exemple, qu’une fuite de trois gouttes par seconde coûte 4800 L, soit 24 euros par an.
Mais la « reine des fuites » n’est pas tant le goutte-à-goutte du lavabo que le filet invisible de la chasse d’eau. Ce type de fuite est en effet probablement le seul qu’on risque fort de ne pas voir : pas de mur abîmé, pas de tâche par terre, pas de flux véritablement visible, mais seulement un peu de courant dans la cuvette, et un bruit très discret. Or, un tel petit filet d’eau, qu’on peut mesurer facilement, peut représenter un verre d’eau (200 ml) par minute, soit 50 à 100 fois plus que le goutte-à-goutte évoqué précédemment ! Ceci correspond à un gaspillage de 100 mètres cubes par an, soit 500 euros supplémentaires sur la facture. C’est l’équivalent de deux ou trois personnes moyennes, donc… un triplement de la facture annuelle d’une personne seule.
Diminuer l’«empreinte eau » de la Belgique passe non seulement par des comportements domestiques, mais aussi par des décisions collectives concernant l’agriculture, l’industrie, les transports, et, finalement, l’organisation de la société.
Économiser l’eau : un projet global
Économiser l’eau potable que l’on paie est déjà intéressant, mais, comme nous l’avons vu plus haut, la majorité de notre empreinte hydrique (estimée à plus de 7000 L par jour) concerne notre consommation indirecte, via notre consommation générale de biens et de services, à des endroits où on ne l’attend pas forcément. Ainsi, à titre d’exemple, l’industrie textile, mais aussi celle de la transformation de la pomme de terre, sont très gourmandes en eau10. Ainsi, les nappes d’eau souterraines de Belgique et d’ailleurs ne sont pas tant épuisées par nos douches que par notre consommation de certains produits.
Mais il nous semble important de replacer ce débat dans un contexte global de choix de société. Comme dans tous les domaines concernant un bien commun précieux, il serait injuste de faire reposer la responsabilité du gaspillage sur les seuls choix individuels. Diminuer l’« empreinte eau » de la Belgique passe non seulement par des comportements domestiques, mais aussi par des décisions collectives concernant l’agriculture, l’industrie, les transports, et, finalement, l’organisation de la société. Ce raisonnement devient nécessairement mondial si on se souvient que l’empreinte hydrique des Belges est en partie externalisée (lorsque nous achetons des concombres espagnols ou des jeans asiatiques), tandis que celle des Espagnols contribue à épuiser les nappes de notre pays (lorsqu’ils achètent des frites surgelées belges).
Parmi les solutions d’amélioration, on peut en relever une foule, par exemple dans le domaine de l’agriculture et de l’occupation des sols. Pour diminuer les nécessités d’irrigation et les risques de stress hydrique, il faut que les terres retiennent mieux l’eau de pluie, au lieu de les faire ruisseler rapidement vers la mer. Pour cela, il existe de nombreuses solutions de bon sens : renaturation des sols et des cours d’eau, préservation et restauration des zones humides (qui jouent un rôle de tampon permettant d’absorber les pluies brutales), restauration des haies et des bordures vertes, décompactage des sols, arrosage ciblé, limitation de la construction, favorisation du peuplement en invertébrés, notamment lombrics11. Mais d’autres choix plus profonds nécessitent une remise en question de certaines directions économiques : diversification de l’agriculture, choix d’espèces et de variétés moins gourmandes en eau, diminution de l’élevage industriel, diminution de l’usage des pesticides, etc.
Conclusion
Les enjeux autour de l’eau ne se limitent donc pas à fermer le robinet quand on se brosse les dents ou à réparer les fuites, gestes certes importants. Une fois de plus, comme dans d’autres problématiques de raréfaction d’un bien essentiel (énergie, air non pollué, espaces verts, etc.), les solutions de long terme se jouent au niveau collectif, par des changements dans les modes de production et de consommation. Et le climat humide de la Belgique ne doit pas nous faire oublier que, ici aussi, l’eau reste un bien vital et extrêmement précieux.
- 1Un mètre cube vaut 1000 L.
- 2https://www.aquawal.be/fr/l-empreinte-aquatique-en-belgique.html?IDC=610
- 3https://document.environnement.brussels/opac_css/doc_num.php?explnum_id=5371
- 4On peut entendre le grondement d’un de ces canaux potables souterrains en certains lieux de la forêt de Soignes, par exemple le long du Chemin du Réservoir.
- 5Certains châteaux d’eau ont été rénovés en habitation atypiques, comme rue Marconi, à Forest.
- 6Dix mètres de différence d’altitude correspondent à un bar. Un robinet fonctionne correctement autour de 2 à 4 bars.
- 7On peut facilement voir le toit gazonné de ce réservoir souterrain aussi grand qu’un terrain de football, entre la rue du couvent et la rue de la vanne à Ixelles.
- 8https://document.environnement.brussels/opac_css/doc_num.php?explnum_id=5371
- 9Et probablement bien plus en traitement des moisissures, planchers abîmés, robinetterie entartrée, etc.
- 10https://www.canopea.be/irrigation-cultures-demain/
- 11Notons que ceci consiste, grosso modo, à revenir en arrière par rapport aux progrès agricoles effectués depuis les années 1960.



