Naturel ou artificiel? Une opposition… artificielle!

Mardi 23 septembre 2025

Poire, bonbons, pomme
François Chamaraux, docteur en sciences, enseignant en mathématiques et sciences

Après des centaines d’années de progrès technique et d’industrialisation, nous assistons depuis quelques décennies à un retour du naturel, qui serait plus sain, efficace, résilient que l’artificiel, paré quant à lui de quasi tous les défauts. À y regarder de plus près, ces deux notions soulèvent des problématiques complexes et mènent directement au concept de transformation et à un enjeu de santé publique et planétaire majeur. 

L’espace public se trouve pour ainsi dire saturé du mot «naturel»: qu’il s’agisse de cosmétiques, d’aliments, de médicaments ou même de méthodes d’apprentissage, on est presque assuré de trouver quelque part cet adjectif, devenu pratiquement indispensable à toute publicité en 2025.

Ce retour en grâce du naturel peut étonner, quand on se rappelle que l’espérance de vie d’un être humain occidental moyen dans un milieu «naturel» (forêt du Congo, par exemple) ne dépasse sans doute pas trois semaines. Et il suffit de constater que le pétrole répandu par la dernière marée noire est un produit plutôt naturel (disponible directement sans transformation humaine), tandis qu’une omelette bio se classe parmi les produits artificiels (transformés par l’être humain), pour réaliser que la ligne de démarcation bon/mauvais ne se confond pas, loin s’en faut, avec celle qui différencie le naturel et l’artificiel. Nuançons cette opposition avec quelques éléments de réflexion sur les notions de naturel et d’artificiel, en essayant d’en délimiter les différents sens.

À la recherche d’une définition 

À l’origine du mot naturel, on trouve le mot latin natura, qui signifie naissance. Ceci renvoie vers le monde du vivant et nous donne une première définition courante: «un produit naturel est une substance produite par un organisme vivant, ou plus généralement par la vie». Notons que cette définition, d’emblée, exclut tacitement l’espèce humaine, considérée comme un organisme vivant pas comme les autres. Notons également que le pétrole et le charbon entrent dans cette catégorie1.

Indépendamment du vivant ou du non-vivant, l’idée de la naissance, de natif, renvoie à l’idée de «non touché par l’activité humaine». Ainsi, un site rocheux et enneigé sera qualifié de «site naturel», alors même qu’il ne montre aucune plante ou animal2. On peut définir le naturel sans référence à la vie, plutôt de cette manière: «ce qui n’a pas été modifié, ni traité par l'être humain, ni altéré»3. En ce sens, le pétrole se révèle plus naturel que l’huile d’olive bio d’une petite exploitation familiale.

Naturel vs artificiel

Dans cette dernière définition, le naturel (pétrole, olive) s’oppose à l’artificiel (plastique, huile d’olive). En effet, le mot artificiel fait référence à ce qui requiert l’art, autrement dit la main de l’être humain, sa technique. Notons ici que ce mot vient du grec techné, qui signifie justement l’art, non pas au sens moderne de musique ou de peinture, mais au sens de «métier, geste maîtrisé»: un sens que l’on retrouve dans le mot artisan. Avec tristesse, nous constatons qu’en opposant le naturel et l’artificiel, on oppose, du moins du point de vue étymologique, la naissance (et donc la vie) à l’art (et donc à l’idée du geste, du travail bien fait). 

Ainsi, la nature serait définie comme ce qui nous entoure et ne montre pas de traces de l’activité humaine, c’est-à-dire, grosso modo, des lieux qui n’ont pas changé depuis très longtemps, disons par exemple depuis huit mille ans4. Cherchons donc des sites naturels et sortons de notre logement. Dans un parc? Non bien sûr, car nous y trouverons des traces d’activité humaine, sous forme d’allées, de plantes exotiques entretenues, de plans d’eau retenus par du béton, etc. En forêt? Non plus! Les forêts belges ne ressemblent pas du tout à la forêt d’il y a huit mille ans, et portent partout la trace de l’activité humaine. Par exemple, la «hêtraie cathédrale» de la forêt de Soignes a été plantée il y a près de trois cents ans. Dans les Alpes ou les Carpathes? Hélas, ces montagnes ne peuvent pas être considérées comme naturelles: prés, forêts exploitées, presque tout a été touché par l’être humain. 

Tout au plus peut-on déclarer naturelles, en Europe, certaines zones de très haute altitude ou latitude: pics au-delà de 2500 mètres, centre du Groenland et de l’Islande, une certaine forêt polonaise, etc. Ainsi, en Europe, et de plus en plus dans le monde entier, il semble difficile de parler de «nature». Nous pouvons plutôt définir un «continuum d’artificialité», depuis les hauts plateaux andins jusqu’aux parkings de supermarchés, en passant par les forêts suédoises, les prairies ardennaises et les champs de betteraves de Tirlemont. De façon générale, à la place de «nature», nous emploierons le terme de «biosphère», la fine couche de la planète où ont lieu les interactions entre êtres vivants, humains compris.

Vive les produits artificiels!

Après avoir renoncé à trouver des espaces naturels dans notre pays, nous voilà un peu ennuyés avec nos «produits naturels» comme la viande, le blé, le bois. En effet, ils proviennent respectivement de prairies, de champs, de forêts, de milieux que l’on vient de qualifier de non naturels. À de très rares exceptions près (myrtilles, champignons, poissons non issus de l’élevage, produits de la chasse parfois5), notre alimentation est issue d’organismes largement modifiés et choyés par notre espèce, le tout dans des paysages plutôt artificiels. 

Ainsi, des produits souvent valorisés comme «naturels», tels le miel, le fromage ou le bois, contiennent une grande part d’artificiel. Mais par ce terme, on reconnaît l’art (au sens du métier, du geste maîtrisé) dans l’agriculture, l’élevage ou la sylviculture, et on rend hommage au travail des êtres humains, qui ne se sont pas contentés de cueillir ce que la «nature» leur proposerait généreusement – une vision paléolithique qui n’a plus cours depuis dix mille ans – mais qui ont interagi avec d’autres espèces vivantes (abeilles, arbres, mais aussi plantes à fleurs, herbe, champignons, etc.) pour obtenir ces produits de qualité. Il nous semble même que l’étonnante propension à qualifier les bons produits de «naturels» risque de conduire des personnes citadines, qui seraient un peu naïves et éloignées des réalités biologiques, à la croyance selon laquelle l’agriculture serait facile (on sème, on récolte), invisibilisant par là le travail et le savoir-faire de ce métier. 

«Plutôt qu’une opposition entre naturel et artificiel, considérons un continuum d’artificialité, depuis des produits très naturels, donc bruts et sauvages, jusqu’à des produits très synthétiques.»

Naturel vs synthétique

Naturellement (!), sans même parler de goût ni de contenu nutritionnel, on sent bien que le miel possède quelque chose de plus naturel que le sirop de fructose-glucose extrait du maïs6, par exemple. La clé réside, entre autres, dans la notion de transformation: le premier n’est pas ou peu transformé, et par des méthodes relativement sommaires, alors que le second l’est, par des processus industriels lourds, requérant beaucoup de matériel et de complexes conditions physiques et chimiques7. Nous retrouvons l’idée que le naturel correspond, non pas à quelque chose d’intouché par l’être humain, puisque cela n’existe presque pas, mais de «pas trop» touché, et selon des moyens techniquement «pas trop» complexes.

Plutôt qu’une opposition entre naturel et artificiel, considérons à nouveau un continuum d’artificialité, depuis des produits très naturels, donc bruts et sauvages (champignons récoltés dans la forêt, pétrole), jusqu’à des produits très synthétiques (plastiques, nourriture ultratransformée), en passant par des intermédiaires plus ou moins transformés comme le miel, l’omelette ou le vêtement en laine.

Notons que l’industrie chimique synthétise bien souvent des molécules existant déjà dans le monde vivant8, substances qui se révèlent plus faciles à produire en laboratoire qu’à récolter et purifier. Ainsi, la vanilline contenue dans la vraie gousse de vanille est rigoureusement identique à la vanilline synthétique, qui est produite par des procédés chimiques complexes à partir d’extraits d’autres plantes. La vanilline est-elle donc naturelle ou synthétique? La question n’a pas vraiment de sens d’un point de vue chimique.

Les xénobiotiques, nouveaux venus sur Terre

Mais la chimie organique fabrique également des milliers de substances nouvelles, qui n’étaient pas présentes sur Terre avant 18289. Contrairement à l’exemple de la vanilline, ces substances, dites xénobiotiques («étrangères à la vie»), méritent assurément le qualificatif de «synthétiques». Leurs usages sont multiples: matériaux de construction, médicaments, colorants, emballages, textiles, pesticides, etc. De plus, certaines d’entre elles montrent une fâcheuse tendance à rester des centaines d’années dans l’environnement. Véritables «culs-de-sac» biochimiques, elles restent, pour beaucoup, très difficilement biodégradables.

Ces nouvelles substances sont-elles nocives? Bien souvent, oui. Risques cancérogènes, perturbateurs endocriniens, risques de maladie de Parkinson: de nombreuses molécules nouvelles présentent une toxicité avérée. Mais pour se faire l’avocat du synthétique, on pourrait rappeler que la toxine botulique10, la cocaïne et l’amanitine11 – pour ne citer que ces trois molécules parmi des milliers de poisons naturels – se trouvaient dans la biosphère longtemps avant le «singe nu»12 que nous sommes. Cette abondance de toxiques s’explique par le fait que les êtres vivants incapables de fuir (bactéries, plantes et champignons notamment), pour se défendre contre les prédateurs, ont disposé de millions d’années pour développer de redoutables poisons par la sélection naturelle… Alors qu’Homo sapiens s’y est mis il y a seulement deux cents ans.

«Documenter les dangers des molécules synthétiques, et ce au moyen de la recherche publique, reste un enjeu de santé publique capital.»

Un continuum d’artificialité

L’opposition naturel/artificiel, ou naturel/synthétique, fait donc surgir des problématiques scientifiques complexes. Selon une certaine définition un peu trop simpliste, beaucoup de substances se révèlent naturelles, y compris le pétrole et l’amiante13. Selon une autre plus restrictive, le naturel n’existe pratiquement pas, et presque tous les lieux et produits utilisés par l’être humain doivent être considérés comme artificiels, y compris les paysages des Alpes et le miel.

La notion de transformation, voire d’ultratransformation, permet de dégager un «continuum d’artificialité» dans les paysages ou les produits. Pour brouiller les pistes, certaines substances produites par l’industrie chimique existent en version naturelle, même si une partie des molécules sortant des usines sont effectivement des xénobiotiques, c’est-à-dire des nouveautés chimiques que la Terre n’avait jamais vues avant le XIXe siècle.

De même, il est tentant mais faux d’étiqueter le naturel comme «bon» et l’artificiel comme «mauvais». Certaines substances végétales plutôt peu transformées, à commencer par l’alcool et le sucre, font de gros dégâts, bien plus parfois que des molécules nouvelles inventées par la chimie organique. Et presque personne ne nie que la survie de notre société sans un certain nombre de produits issus de l’industrie (textiles, matériaux de construction, etc.) est impossible. 

Mais loin de nous l’idée, défendue par certaines personnes de mouvances anti-écologistes, selon laquelle les produits de synthèse seraient inoffensifs par rapport aux produits moins transformés! De nombreuses molécules synthétiques se révèlent en effet extrêmement délétères, et leur grande variété, associée à leur longue durée dans la biosphère, pose d’énormes problèmes. La question de documenter les dangers de toutes ces substances, du sucre à l’imidaclopride14, et ce au moyen de la recherche publique, reste un enjeu de santé publique capital.

«Les lois de la physique appliquées au vivant nous interdisent de nous extraire de la biosphère. La crise écologique actuelle peut être vue comme un cas de mise en danger de la biosphère par elle-même.»

Nous sommes la nature qui se défend elle-même

Finalement, il nous semble que le nœud des paradoxes apparaissant autour de la notion de naturel et artificiel réside dans l’opposition humain/nature, une opposition plutôt… artificielle. Nous avons déjà noté que mettre face à face naturel et artificiel, étymologiquement, revenait à opposer la vie au travail bien fait. Comme si l’activité humaine, dans ce qu’elle a de plus valable, était coupée du reste des êtres vivants!


Or, dans une perspective planétaire à long terme, l’être humain reste une espèce ordinaire, qui n’a aucune raison d’être isolée des millions d’autres15: les lois de la physique appliquées au vivant nous interdisent formellement de nous extraire de la biosphère, qu’on le veuille ou non. Sans minimiser, bien au contraire, les ravages sur le vivant auquel se livre notre espèce, avec disparition d’espèces, destruction des milieux, changement climatique, création de chimères chimiques toxiques, nous pouvons donc voir la crise écologique actuelle comme un cas de mise en danger de la biosphère par elle-même.

Ceci ne constitue pas une première: nous pouvons citer, par exemple, la Grande Oxydation, il y a deux milliards d’années, lors de laquelle des bactéries ont produit un gaz extrêmement toxique pour la vie de l’époque, un gaz nommé oxygène16. La biosphère a surmonté cette crise, au prix, il est vrai, de réadaptations absolument majeures; mais elle s’en est remise en tant que système.

Dans cette perspective, il nous semble vain de penser que la «nature», pensée comme extérieure à nous êtres humains, serait intrinsèquement bonne et nous sauvera (ou se sauvera, sans nous), tandis que les réalisations humaines seraient systématiquement mauvaises. On l’a vu, la réalité est bien plus nuancée: tout ce que fait l’être humain est le fruit d’interactions avec le reste des vivants, et la résolution de la crise écologique passera nécessairement par une meilleure intelligence de ces interactions.

Ce qui implique, peut-être, d’abandonner le terme «nature», qui porte la marque de cette volonté illusoire de nous extraire de la biosphère; ou bien de considérer que nous sommes compris dans cette «nature». Ce que résume parfaitement ce slogan, souvent scandé par des militants écologistes: «Nous ne nous battons pas pour la nature; nous sommes la nature qui se défend elle-même» (“We are not fighting for nature; we are nature defending itself”).

 

  • 1Issus de la décomposition de plancton et de plantes, il y a des millions d’années.
  • 2Cependant, on sait depuis quelques décennies que même les lieux les plus inhospitaliers abritent des formes de vie, notamment des bactéries.
  • 3Définition du dictionnaire Le Robert.
  • 4Une durée qui nous fait remonter à une époque où l’Europe était très peu peuplée d’êtres humains, et couverte d’une forêt presque continue. Si nous remontons plus loin, nous arrivons aux glaciations.
  • 5Encore faut-il ne pas manger de sangliers nourris par les chasseurs avec du maïs !
  • 6Produit largement utilisé dans l’industrie agroalimentaire, et probablement impliqué dans l’épidémie d’obésité aux USA.
  • 7On parle même d’«ultratransformation» dans le cas de l’industrie alimentaire.
  • 8C’est d’ailleurs le sens du terme chimie «organique», la branche de la chimie qui s’intéresse aux molécules du vivant ou ressemblant aux molécules du vivant.
  • 9Date de la synthèse de l’urée, souvent associée à l’essor de la chimie organique.
  • 10Toxine extrêmement puissante produite par des bactéries, notamment dans les conserves avariées.
  • 11Toxine mortelle de l’amanite.
  • 12Le nom que le zoologiste D. Morris aime donner à notre espèce (MORRIS D., The Naked Ape, Cape, London, 1967).
  • 13Cette fibre extrêmement toxique en inhalation, utilisée autrefois dans la construction, est une roche parfaitement naturelle, que l’on peut trouver par exemple dans les Alpes.
  • 14Insecticide de synthèse de la famille des néonicotinoïdes.
  • 15Estimation, d’après le Muséum national d’histoire naturelle de Paris: entre 8 et 20 millions(http://mnhn.fr/).
  • 16Ou, pour être précis, le dioxygène.
Couverture de la revue Eduquer n°196

oct 2025

éduquer

196

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