«L’enseignement, c’est un investissement pour la démocratie» - Rencontre avec Jacques Martel, nouveau directeur de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente

Mercredi 25 février 2026

Portrait de Jacques Martel
Jacques Martel
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement
Marie Versele, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Jacques Martel n’a rien perdu de l’élève qu’il était : chahuteur, premier de classe, rétif aux conventions. De Séville à Saint-Pétersbourg, cet ancien professeur de français langue étrangère est persuadé du pouvoir de l’éducation à forger des citoyen·nes libres ou à les conditionner à obéir. Aujourd’hui, face aux coupes budgétaires et à la montée des extrémismes, il refuse de baisser les bras. Pour reprendre la direction de la Ligue, il se présente en militant convaincu que la démocratie se défend d’abord dans les salles de classe.

Il s’inscrit dans une longue histoire chargée de combats. La Ligue, alors appelée Ligue de l’Enseignement, a presque l’âge de la Belgique. Tout commence en 1864, lorsque Charles Buls refuse de voir l’enseignement primaire confié aux seules mains du clergé. Animé par la conviction de rendre l’instruction accessible au plus grand nombre, aux filles comme aux garçons, le militant bruxellois fonde une association qui fera de l’école publique son combat.

Depuis plus de cent soixante ans, l’association n’a cessé d’adapter ses actions aux évolutions de la société, tout en restant fidèle à ses valeurs fondatrices : émancipation, esprit critique et libre examen.  Face aux défis d’aujourd’hui, la Ligue poursuit sa route, portant une conviction inébranlable : l’éducation est un puissant levier de transformation sociale. 

Si le combat demeure, les modalités d’action évoluent. Après la direction de Patrick Hullebroeck, qui a impulsé pendant plus de trente ans un virage décisif vers l’éducation permanente, c’est aujourd’hui Jacques Martel qui prend les rênes. Formateur, professeur de français langue étrangère, coach, auteur, acteur de terrain passé par plusieurs pays européens, il porte une approche humaine de l’enseignement. Pour le nouveau directeur de la Ligue, apprendre ne relève pas seulement de la transmission de savoirs : c’est surtout une rencontre.

Éduquer : Avez-vous un souvenir marquant de l’école ?

Jacques Martel : Je n’aimais pas les règles de l’école, mais j’adorais apprendre : j’étais un peu rebelle, chahuteur, mais bon élève. Un professeur de littérature m’a particulièrement marqué. J’avais 16 ans. Il nous parlait de la littérature comme de la vie, sans morale. Et nous traitait en adultes. C’est là que ma passion pour les mots a vraiment démarré. Il transmettait avec amour ce qu’il aimait, sans en faire trop, sans rien imposer. Des thèmes profonds, une voix toujours calme. On l’écoutait, fascinés. C’était extraordinaire.

« L’éducation est un levier extraordinaire pour former des citoyen·nes actif·ves, ou pour les manipuler ! À Saint-Pétersbourg, dans les années 2000, j’ai vu les manuels d’histoire se transformer sous mes yeux. Une réécriture progressive, insidieuse, qui préparait les jeunes à partir se battre au nom de la patrie, sans se poser de questions. »

Éduquer : Séville, Saint-Pétersbourg et Prague. Qu’est-ce que ces voyages vous ont appris sur l’éducation ?

J.M. : Ces expériences ont été déterminantes. Découvrir d’autres systèmes éducatifs, c’est comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule façon de faire. En Russie, par exemple, les élèves passent 12 ans dans la même école, de 6 à 18 ans. La culture y est accessible à tout le monde, un héritage du communisme. Vous pouviez discuter de Dostoïevski ou Tolstoï avec n'importe qui, un balayeur de rue, un ouvrier, un banquier, un prof.

Mais j’y ai aussi appris quelque chose de plus sombre : l’éducation est un levier extraordinaire pour former des citoyen·nes actif·ves, ou pour les manipuler ! À Saint-Pétersbourg, dans les années 2000, j’ai vu les manuels d’histoire se transformer sous mes yeux. Une réécriture progressive, insidieuse, qui préparait les jeunes à partir se battre au nom de la patrie, sans se poser de questions. C’est ça, la leçon brutale : éducation et politique sont indissociables. On l’oublie trop souvent.

Personnes entrant dans un livre

Éduquer : Directeur d’Alliances françaises, attaché de coopération pour le français, formateur FLE, directeur du pôle Langues à Bruxelles Formation puis directeur du service Culture à la ville de Bruxelles, coach. Qu’est-ce qui relie tous vos parcours professionnels ?

J.M. : Ce qui m’anime, c’est d’être au service des citoyennes et des citoyens. C’est le fil rouge qui traverse tout. Et ce fil passe toujours par la langue, la culture et l’enseignement. Parce que découvrir une autre langue, une autre culture, c’est partir à la rencontre des autres, mais aussi de soi, d’autres soi. « Je est un autre », écrivait Rimbaud. Ne vivre qu’avec une seule langue, une seule culture ? C’est mourir un peu. On survit, certes, mais on laisse tant de potentiels en friche. Comprendre l’autre exige d’aller vers son univers. Il n’y a pas de raccourci possible. C’est comme ça qu’on échappe aux réflexes identitaires et à la xénophobie. Tout ce contre quoi nous nous battons à la Ligue.

Éduquer : Votre premier jour de directeur, quelle a été votre première pensée ?

J.M. : Le premier jour était très chargé. Avec le recul, les deux mots qui me viennent : bonheur et chance. Le bonheur de travailler dans cette équipe, la chance d’avoir été choisi. J’ai très à cœur d’aller encore plus loin dans ce que fait la Ligue et de développer des contacts encore plus forts avec nos publics. Ceux qui nous lisent, qui viennent à nos formations, les membres de l’association. Créer un vrai collectif, plus connecté, pour que toutes ces personnes nous aident à évoluer, à nous adapter.

Éduquer : Comment expliqueriez-vous votre nouveau travail à votre neveu de 10 ans ?

J.M. : Je lui dirais qu’on donne des outils à celles et ceux qui n’ont pas eu la même chance que nous : afin de s’en sortir, de s’émanciper, de trouver leur place dans la société. Que ces gens viennent de l’extérieur ou d’ici, on leur donne ces outils pour qu’ils s’épanouissent, qu’ils soient pris en considération dans leur parcours.

« Émancipation, égalité, liberté, laïcité, éducation inclusive, libre examen, citoyenneté active, justice sociale. Ces valeurs sont plus nécessaires que jamais. On doit les porter par tous les moyens : nos activités, nos revues, nos formations. »

Éduquer : Comment la Ligue reste-t-elle pertinente en 2026 sans trahir ses valeurs ?

J.M. : En les affirmant sans relâche : émancipation, égalité, liberté, laïcité, éducation inclusive, libre examen, citoyenneté active, justice sociale. Ces valeurs sont plus nécessaires que jamais. On doit les porter par tous les moyens : nos activités, nos revues, nos formations. En imaginant aussi d’autres modes d’action. Il faut s’ouvrir davantage au monde qui nous entoure. Aller chercher des soutiens auprès de ceux qui partagent les mêmes valeurs, qui mettent l’humain au cœur de leurs actions.

Éduquer : Dans quelle direction la Ligue pourrait-elle évoluer grâce à votre passage ?

J.M. : Je voudrais développer un réseau encore plus actif autour de la Ligue, avec des membres encore plus engagés. Créer un tissu associatif solide. J’aimerais que la Ligue devienne encore davantage un élément fédérateur des réflexions sur l’enseignement, que nous accentuions notre influence politique auprès des décideur·euses de l’éducation.

Éduquer : Les profs sont épuisé·es, les élèves décrochent, les parents sont perdus. Par où commence-t-on ?

J.M. : Il faut fixer des objectifs clairs. C’est ce qui manque à l’éducation. Et à nos sociétés en général. On ne sait plus où on va. C’est pour ça que les extrémismes prennent autant de place : il n’y a plus de projet de société global, donc pas de projet éducatif global non plus. Chirac avait dit lors d’un sommet de la Terre : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». C’est ce qui se passe avec nos démocraties. Est-ce qu’on veut des citoyen·nes éclairé·es, autonomes, libres, bâtisseur·euses d’un avenir solide ? Moi, je revendique une école unique, un seul réseau d’enseignement. Avec tous les choix possibles. Et toutes les économies utiles seraient alors faites en un tournemain.

« L’enseignement, c’est un investissement pour le développement personnel comme pour l’économie, mais aussi et surtout pour préserver la démocratie. »

Éduquer : Un message pour les enseignant·es et militant·es de l’éducation ?

J.M. : Ne jamais baisser les bras. Les coupes budgétaires, ce sont peut-être des économies à court terme, mais cela va coûter cher à la société. Ces décisions sont extrêmement graves, avec des répercussions très négatives pour l’ensemble des citoyens. L’enseignement, c’est un investissement pour le développement personnel comme pour l’économie, mais aussi et surtout pour préserver la démocratie.

Couverture de la revue Eduquer 199

Mar 2026

éduquer

199

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